Gazette de Pennsylvanie, 1732.
Monsieur le Gazetier,
J'ai été charmé de votre article sur le scandale; la doctrine originale que vous y prêchez est tout à fait d'accord avec mes principes et mes habitudes, et l'article a paru fort à propos pour châtier l'impertinence d'un écrivain du Mercure, qui, dans le numéro de jeudi dernier, à la fin d'un de ses ridicules alinéas, gémit de ce que le beau sexe est particulièrement coupable de ce crime énorme. Tout sot, ancien ou moderne, qui tient une plume, se met à nous chanter la même chanson. Si scandaliser les gens est vraiment un crime, que font donc ces jolis messieurs ? Ils décrivent le scandale, ils le peignent sous les couleurs les plus odieuses, les plus effrayantes, les plus abominables, ils le représentent comme le plus grand des crimes, puis rondement et charitablement, ils en chargent tout le sexe féminin. En condamnant de cette façon le scandale, ne se rendent-ils pas coupables du crime même qu'ils condamnent ? S'ils nous accusaient de tout autre crime, force leur serait de nous scandaliser par leur accusation; mais nous scandaliser en faisant du scandale, c'est la plus belle des absurdités; pour en arriver là il faut l'impudence la plus consommée unie à la plus profonde stupidité.
Vous avez convaincu tous les gens raisonnables que rien n'est plus faux que de croire que le scandale est un crime. Laissons donc ces plaisants moralistes et permettez-moi de vous donner quelque idée de ma vie et de mes mœurs.
Je suis une jeune fille de trente-cinq ans environ, et je vis avec ma mère. Je n'ai pas besoin de gagner ma vie, aussi je trouve qu'il est de mon devoir autant que de mon goût d'exercer mon talent de censure pour le bien de mes concitoyens. On m'a dit qu'il y avait un généreux empereur, qui, s'il passait un jour sans faire du bien, disait à ses amis, en latin : Diem perdidi. Ce qui veut dire : J'ai perdu ma journée. Je pourrais me servir de la même expression s'il était possible qu'un jour se passât sans que j'eusse le plaisir de scandaliser les gens, mais, grâces soient dites, un pareil malheur n'est pas tombé sur moi depuis douze ans.
Quelque service que je rende, je n'irai point jusqu'à prétendre que je me suis livrée à la pratique de cette vertu pour le seul amour du bien public, car je me rappelle qu'étant enfant j'avais une violente inclination à toujours faire mon éloge; mais comme on me répétait sans cesse que c'était une mauvaise habitude, et qu'une fois même cela me valut d'être sévèrement fouettée, le fleuve barré s'est ouvert un nouveau canal, et j'ai dès lors commencé à déprécier autrui. Cela est plus agréable à la compagnie, et pour moi c'est la même chose. Quelle différence y a-t-il entre s'élever soi-même ou abaisser le prochain ? Le scandale, comme toute autre vertu, porte en soi sa récompense; il nous donne le plaisir de montrer que nous valons mieux que les autres ou que les autres ne valent pas mieux que nous.
Ma mère, la pauvre femme, et moi nous n'avons pas toujours été d'accord en ce point. Elle prétendait que le scandale gâtait la conversation, et moi je soutenais qu'il n'y avait pas de bonne conversation sans scandale. Notre dispute alla si loin qu'un jour nous séparâmes nos tables de thé, et que je me résolus à recevoir mes connaissances à la cuisine. Le soir de cette séparation, nous prîmes le thé à la même heure; mais ma mère reçut ses amies dans le parloir. Elle ne souffrit pas qu'on touchât à la réputation de personne; et commença une nouvelle espèce de discours, d'un ton philosophique des plus bizarres : « Je suis charmée, disait-elle, quand je considère que le monde n'est pas aussi méchant que l'imaginent des gens qui ont l'humeur chagrine. Il n'est personne qui n'ait quelque aimable ou bonne qualité. A ne parler que de la classe la moins considérée, telle femme est une excellente fille, et a les plus belles dents du monde; telle autre respecte son mari; celle-ci est très-bonne pour ses pauvres voisins, et de plus elle a une belle taille; celle-là est toujours prête à rendre service et, suivant moi, il n'y a pas dans toute la ville une femme qui ait l'air ou la tournure plus agréable. »
Ce beau discours dura près d'une demi-heure; ma mère le finit en disant : « Je suis sûre que chacune de vous a fait quelque remarque semblable, et je serais charmée que la conversation continuât sur ce sujet. » Juste à ce moment, je regardai au travers de la porte; jamais de ma vie je n'ai vu figures plus sottes et plus insipides. Elles n'étaient ni gaies ni tristes, ni mécontentes ni satisfaites, ni indifférentes ni attentives; on eût dit (pardonnez la comparaison) des masques de pain d'épices.
Pour moi, dans la cuisine, j'avais déjà commencé la ridicule histoire de M. X et de sa femme de chambre, et de la conduite de Madame, en découvrant cette intrigue. Certains passages nous faisaient rire de tout cœur; aussi une des dames les plus sérieuses de la compagnie de maman se leva-t-elle sans lui répondre pour aller voir ce qui rendait les enfants si gais. Une seconde dame la suivit, puis une troisième, si bien que ma pauvre vieille maman se trouva seule. Convaincue alors que son projet était impraticable, elle finit par venir prendre le thé avec nous. Depuis lors Paul aussi a été parmi les prophètes[1], et nos querelles sont assoupies.
A force de travail et d'application, je me suis fait le centre de tout le scandale de la province. Si petit que soit le bruit, je l'entends. Je suis entrée dans le monde avec cette maxime que nul commerce ne peut subsister sans retours; et en conséquence, chaque fois qu'on m'apporte une bonne histoire, j'en donne deux en échange. Mon exactitude en ce genre m'a procuré une masse d'affaires, et, sans mon activité et la bonté de ma méthode, il me serait impossible de m'en tirer. Car, sans parler de ce fonds de médisance qui m'arrive tout naturellement, j'ai trouvé le moyen de tirer les vers du nez aux gens qui ont le moins de goût pour le scandale. Faut-il découvrir mon secret ? Oui; le laisser mourir avec moi serait de l'inhumanité. Si on ne m'a jamais dit du mal d'une personne, j'attribue cela à ce que l'individu n'a point d'intelligence; car personne n'est sans défaut. S'il s'agit d'une femme, je saisis la première occasion de faire savoir à toutes ses connaissances qu'on m'a dit que tel ou tel, le plus bel homme ou le meilleur de la ville, a loué sa beauté, son esprit, sa vertu, son économie. Si vous connaissez un peu la nature humaine, vous voyez que cela amène naturellement la conversation sur les défauts passés, présents et futurs de la dame. C'est de la même façon et avec le même succès que je loue à l'occasion tout homme en réputation devant ses rivaux en amour, en affaires ou en popularité. Aux temps d'élections, je fais l'éloge du candidat devant quelques personnes de l'autre parti, j'écoute avec attention la réponse. Mais, en pareil cas, l'éloge n'est pas toujours nécessaire, et il est bon d'en user modérément. Dans ces dernières années, il m'a suffi d'écouter ce que les partis disaient les uns des autres; j'ai noté tous les détails et toutes les accusations, et si après ma mort quelqu'un lit mes cahiers, il pourra croire qu'à une certaine époque le peuple de Pensylvanie n'a choisi pour remplir ses places d'honneur et de confiance que les plus grands drôles, les plus grands sots et les plus grands misérables de la province. Le temps des élections me donnait fort à faire; mais cette année, je le dis à regret, on est devenu si bienveillant, on se traite avec tant d'amitié que je ne vois rien à faire de ce côté.
J'ai dit plus haut que sans la bonté de ma méthode, je n'aurais pas pu suffire à la besogne. Du vivant de mon père, j'avais quelque habitude de la tenue des livres, ce qui me sert beaucoup pour mes affaires d'aujourd'hui. Je tiens mes livres en si bon ordre, que je peux dire, en moins d'une heure, comment vont les choses entre le monde et moi. Sur la main-courante j'inscris à l'instant tout article de médisance; j'ouvre un crédit pour les scandales reçus en compte; et quand je m'acquitte par un échange, je porte mon histoire au débit de ceux qui m'écoutent. Sur mon livre-journal, j'ajoute à chaque histoire la broderie qu'elle peut supporter, et le tout est régulièrement inscrit sur mon grand-livre.
Je suppose que le lecteur me condamne déjà dans son cœur, parce que j'ajoute des détails; mais il m'est facile de justifier cette pratique. C'est chez moi un principe arrêté que personne ne doit avoir plus de réputation qu'il n'en mérite; s'il en a davantage, il en impose au public. Je sais que l'intérêt et l'effort de chacun, c'est de cacher ses vices et ses folies, et je suppose qu'il faut qu'un homme soit extraordinairement sot ou insouciant pour laisser le quart de ses fautes arriver à la connaissance du public. Prenant en bloc la prudence et l'imprudence générales, je suppose que chaque homme ne livre au public que le cinquième de ses erreurs. Par conséquent, je crois rester dans les limites de la modération, lorsqu'en apprenant la faute de quelqu'un, je ne la rends que trois fois plus grosse qu'elle est, et je me réserve le privilège de charger les gens d'une faute sur quatre, quoiqu'ils en puissent être parfaitement innocents. Vous voyez qu'il n'est pas beaucoup de personnes qui soient aussi soigneuses que moi de rendre justice. Quelle raison ont donc les hommes pour se plaindre du scandale ? Le pire qu'on puisse dire de nous ne va pas à la moitié de ce qu'on pourrait dire, si l'on voyait tous nos défauts.
Mais hélas ! Deux grands maux sont tombés sur moi en même temps : Un gros rhume qui m'empêche de parler, et un terrible mal de dents qui ne me laisse pas ouvrir la bouche. Dans ces derniers jours, j'ai reçu dix histoires pour une que j'ai payée; je ne puis balancer mes comptes, si vous ne venez à mon secours. J'ai réfléchi depuis longtemps que si vous vouliez faire de votre journal un véhicule de scandales, vous doubleriez le nombre de vos abonnés. Je vous envoie donc le récit de quatre friponneries, de deux ***, de quatre ***, de trois femmes battues, de quatre maris qui chauffent la couche : c'est la récolte de la quinzaine. Vous pouvez en régaler le public, ce sont articles de nouveauté; si mon mal de dents continue, je vous ou enverrai d'autres, je suis, en attendant, votre lectrice assidue.
ALICE LANGUE-DE-VIPERE.
Je remercie de sa bonne volonté Mistriss Alice, ma correspondante; mais je la prie de m'excuser si je n'insère point l'article qu'elle m'a envoyé; il n'y a en vérité rien de moins nouveau que ces nouveautés.
Benjamin FRANKLIN (1706-1790)[1] Paul a tout d'abord persécuté les chrétiens avant de se convertir sur le chemin de Damas et devenir le plus ardent des apôtres (Ac 9.1-22). (nde. de l'édition html) [<-]