Lettre d'Antoine Sage-après-coup.

Extrait de la Gazette de Pennsylvanie, 24 juillet 1732.

Monsieur le Gazetier,[1]

Je suis un honnête marchand qui n'a jamais pensé à faire de mal à personne. Mes affaires allaient gentiment tant que j'étais garçon; mais dernièrement j'ai rencontré quelques difficultés que je prends la liberté de vous conter.

Vers l'époque où je commençais à rechercher ma femme, son père donna à entendre que si elle épousait un homme qui fût à son goût, il lui donnerait deux cents livres comptant, le jour de son mariage. Il ne me l'a jamais dit à moi, il est vrai; mais il me recevait toujours affectueusement chez lui et encourageait ouvertement ma cour. Je formais de beaux projets sur ce que je ferais avec ces deux cents livres, et jusqu'à un certain point j'en négligeais mes affaires. Mais malheureusement il arriva que lorsque je fus tout à fait engagé, le mariage trop avancé pour pouvoir être rompu, le vieux bonhomme se mît fort en colère sans m'en donner aucune raison; il m'interdit l'entrée de sa maison, et dit à sa fille que si elle m'épousait, il ne lui donnerait pas un farthing. Néanmoins (comme il le pensait bien) nous ne fûmes pas découragés par cette menace; mais nous étant maries secrètement je l'emmenai à ma maison, où nous n'étions pas tout à fait dans une aussi pauvre condition que le couple de la chanson écossaise, qui n'avait :

Ni pot ni casserole,
Mais quatre jambes nues pour tout bien.

J'avais une maison assez bien meublée pour un garçon qui n'était pas riche. Je n'en devais rien à monsieur mon beau-père qui, dit-on, fut charmé de sa manœuvre politique. J'ai appris depuis qu'il y a d'autres vieux ladres, comme on dit, qui font le même tour pour marier leurs filles, en gardant tout ce qu'ils peuvent épargner, jusqu'à ce que la mort leur ouvre les mains. Mais ceci est une digression. A bon entendeur, salut.

Je vis bientôt qu'avec de l'économie et du travail nous pourrions vivre à l'aise, et avoir bon crédit chez nos voisins, mais ma femme était née pour être dame. En conséquence il arriva qu'un jour mon vieux miroir passé de mode se trouva brisé, on ne savait comment me dit-elle.

Cependant comme nous ne pouvions nous passer de miroir dans notre chambre, elle me dit : « Mon cher, nous ferons aussi bien d'acheter une grande glace à la mode, celle que M. un tel a à vendre. Cela ne coûtera guère plus qu'un miroir commun, mais ce sera beaucoup plus beau et plus honorable. »

La glace fut donc achetée et pendue contre le mur; mais en moins d'une semaine, ma femme me fit entendre peu à peu que la table n'allait pas du tout avec une si belle glace; on acheta une table plus convenable. Quelque temps après, mon épouse, qui est une excellente ménagère, m'indiqua où nous pourrions avoir de très belles chaises d'occasion; et ainsi, par degrés, mon vieux mobilier monta au grenier, tandis qu'en bas tout fut changé pour le mieux.

Si nous nous étions arrêtés là, c'eût été bien; mais ma femme allait prendre le thé chez les bonnes dames qu'elle visitait : Nous ne pouvions faire moins que de leur rendre la pareille, quand elles venaient nous voir. De cette façon nous achetâmes une table à thé avec tous les accessoires en porcelaine et en argent. Bientôt mon épouse s'étant malheureusement très fatiguée à laver la maison, nous ne pûmes aller plus longtemps sans prendre une servante. D'ailleurs, il arrivait souvent que lorsque je rentrais à une heure à la maison, on venait justement de mettre le pot au feu, et ma chère âme pensait réellement qu'il n'était qu'onze heures. D'autres fois, quand j'arrivais à la même heure, elle s'étonnait de ce que j'avais autant tardé, car le dîner était prêt à une heure, et on m'attendait depuis deux heures. Ces irrégularités, occasionnées par des erreurs de temps, me convainquirent qu'il était absolument nécessaire d'acheter une pendule, - fort bel ornement pour la chambre, me fit remarquer mon épouse. Enfin, à mon grand chagrin, elle fut tourmentée d'un malaise ou d'un autre, et rien ne lui était si bon que de monter à cheval, et ces chevaux de louage étaient de si horribles bêtes que j'achetai une jument très-belle et de bonne allure, qui me coûta vingt livres sterling; et cependant depuis un an, les affaires ne vont plus dans ce pays.

Je voyais bien que tout ceci ne pouvait pas s'arranger avec ma position; mais je n'avais pas assez de caractère pour l'empêcher, lorsque dernièrement je reçus la visite d'un créancier très-dur qui parla d'assignation. Je commençai sérieusement à projeter ma délivrance. Lundi dernier, ma chère femme alla voir une parente, chez laquelle elle devait rester une quinzaine, parce qu'elle ne pouvait pas supporter la chaleur de la ville. Dans l'intervalle, j'ai fait à mon tour mes changements : Bref, j'ai renvoyé la servante, sac et bagage (car que ferions-nous d'une servante, nous qui, outre notre petit garçon, n'avons à nous occuper que de nous ? J'ai vendu la belle jument et acheté moyennant trois livres une bonne vache laitière. J'ai disposé de la table et mis à la place un bon rouet qui me semble faire très bonne figure. J'ai empli de lin huit corbeilles vides, et avec quelque peu de l'argent que m'a rapporté le service à thé, j'ai acheté une paire d'aiguilles à tricoter, car, pour vous dire la vérité, je commence à manquer de bas. J'ai transformé la belle pendule en un sablier; j'ai gagné là-dessus une bonne somme ronde. Un des morceaux du vieux miroir, équarri et encadré, supplée à la grande glace que j'ai serrée dans un cabinet où elle pourra bien rester quelques années; bref, la face des choses est complètement changée. Vous souririez si vous voyiez mon sablier pendu à la place de la pendule. Quel ornement pour la chambre ! J'ai payé mes dettes, et j'ai de l'argent dans ma poche.

J'attends ma chère épouse vendredi prochain; et comme on lit votre journal dans la maison où elle est, j'espère que cette lecture la préparera à ces surprenantes révolutions. Si elle peut se conformer à cette nouvelle manière de vivre, nous serons le plus heureux couple de cette province, et, par la bénédiction de Dieu, nous serons peut-être bientôt dans une situation prospère. J'ai gardé la grande glace, parce que je sais que c'est sa faiblesse. Quand ma femme rentrera, je lui accorde d'être prise subitement de mal de tête, de mal d'estomac, de défaillance, ou de tel autre mal qu'elle jugera plus convenable; elle pourra se mettre au lit aussitôt qu'il lui plaira. Mais si je ne la trouve pas le lendemain matin en parfaite santé de corps et d'esprit, la susdite grande glace, avec d'autres babioles dont je n'ai pas besoin, s'en ira le jour même à l'encan; c'est là l'irrévocable résolution de

Son tendre mari
et Votre très humble serviteur.
Antoine Sage-après-coup.

P. S. : Je serais bien aise de savoir si vous approuvez ma conduite.

Réponse : Je n'aime pas me mêler des affaires entre mari et femme.

Benjamin FRANKLIN (1706-1790)

Notes :

[1] C'est par Sage-après-coup que je traduis Afterwit (ndt de l'édition de 1872).[<-]

Numérisé et mis en HTML par JM Leloup pour nouveau-monde.org, à partir de la traduction de E. Laboulaye. Extrait des Essais de Morale et d'Economie Politique (3e. Ed., Hachette, Paris, 1872).

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