Sur le prix du blé et sur les secours donnés aux pauvres.

1766 [1].

A Messieurs du public.

J'appartiens à cette classe du peuple qui vous nourrit tous et qu'en ce moment vous écrasez tous; en un mot, je suis fermier.

Vos journaux nous apprennent que Dieu a envoyé une mauvaise récolte à quelques pays de l'Europe. Je pensais que cela profiterait à la vieille Angleterre, et que nous obtiendrions un bon prix de notre grain, ce qui apporterait des millions chez nous, et nous ferait nager dans l'argent, chose peu commune, assurément.

Mais la sagesse du gouvernement a défendu l'exportation.

« Bon, ai-je dit, nous nous contenterons du prix du marché, chez nous.

- Non, ont répondu messeigneurs de l'émeute; ce prix, vous ne l'aurez pas. Apportez votre blé au marché, si vous l'osez; nous le vendrons pour vous et pas cher, si même nous ne le prenons pour rien. »

Attaqué par les deux bouts de la Constitution, par la tête et la queue du Gouvernement, que faire ?

Faut-il garder mon blé au grenier pour nourrir et augmenter le peuple des rats ? Soit ! Ils ne seront pas plus ingrats que ceux que j'ai l'habitude de nourrir.

Nous autres fermiers, sommes-nous donc les seuls à qui l'on envie les profits d'un honnête labeur ? Et pourquoi ? Un de ces écrivailleurs, qui nous déchirent, publie la carte du dîner que j'ai donné pour les épousailles de ma fille, et proclame à la face du monde entier que nous avons en l'insolence de manger du bœuf et du pouding ! N'a-t-il donc pas lu dans le saint livre ce précepte : Tu ne musèleras pas le bœuf qui foule le grain, ou pense-t-il que nous soyons moins dignes de bien vivre que nos bœufs ?

Oui, mais les manufacturiers ! Les manufacturiers ! Il faut les favoriser, il leur faut du pain à bon marché !

Écoutez un peu, monsieur Lourdaud. Vous dites que les fermiers vivent splendidement. Aimeriez-vous mieux les voir entasser l'argent qu'ils gagnent ? Leurs beaux habits, leurs beaux meubles, les font-ils eux-mêmes pour eux ou leurs confrères, de façon à garder chez eux leur argent ? Ou, au contraire, emploient-ils vos chers manufacturiers, et par-là répandent-ils leur argent dans tout le pays ?

La laine me produirait un meilleur prix, si on lui permettait d'aller sur les marchés étrangers; mais cela, messieurs du public, vos lois ne le souffrent pas. Il faut que notre laine reste au pays pour que vos chers manufacturiers l'aient au plus bas prix possible. Et puis, après nous avoir ainsi découragés d'élever des troupeaux, vous nous maudissez parce que le mouton est rare !

J'ai entendu dire à mon grand-père que les fermiers s'étaient résignés à la défense d'exporter la laine, parce qu'on leur avait fait espérer et croire que, lorsque le manufacturier achèterait la laine meilleur marché, le drap serait moins cher. Mais, du diable ! S'il en est ainsi. Le drap est devenu de plus cher en plus cher. Pourquoi ? C'est tout simple le drap est exporté; cela maintient les prix.

Maintenant, Si c'est un bon principe qu'il faut empêcher l'exportation d'un article afin qu'à l'intérieur on l'ait à meilleur marché, tenez-vous à ce principe, et marchez droit devant vous. Défendez l'exportation de vos draps, de vos cuirs, de votre quincaillerie, en un mot, de vos fabrications de toute espèce, afin qu'au pays elles soient meilleur marché. Et je vous réponds qu'elles seront si bon marché, qu'on finira par n'en plus fabriquer du tout.

Il y a des gens qui ont l'air de s'imaginer qu'ils ne seront jamais à leur aise, tant que l'Angleterre ne sera pas devenue un autre pays de Cocagne, beau pays où, dit-on, les pavés des rues sont de brioche, les tuiles de galettes, et les poulets, tout rôtis, vous crient : « Venez me manger. »

Moi, je dis : Quand Vous êtes sûr que vous tenez un bon principe, attachez-vous-y et poussez-le jusqu'au bout. On dit que pour le ministère c'était chose nécessaire et juste de faire prohiber l'exportation des blés, quoique ce fût contraire à la loi; on ajoute que pour l'émeute c'était chose contraire à la loi que d'arrêter les voitures de grains, quoique ce fût nécessaire et juste. C'est la même chose point pour point. Maintenant on me dit qu'il faut voter une loi d'amnistie en faveur du ministère afin qu'on ne puisse l'inquiéter pour un acte illégal. S'i1 est ainsi, amnistiez l'émeute. D'autres personnes prétendent qu'il faut pendre quelques émeutiers, pour l'exemple. S'il en est ainsi... Mais je n'en dirai pas plus que je n'en ai dit : Quand vous êtes sûr que vous tenez un bon principe, allez jusqu'au bout.

Vous dites que les pauvres ouvriers ne peuvent payer le pain à un prix élevé, à moins qu'on n'augmente leur salaire. C'est possible. Mais, nous autres fermiers, comment ferons-nous pour payer plus cher nos ouvriers, si vous ne nous permettez pas de vendre notre grain plus cher, quand la chose est possible ?

D'après tout ce que j'apprends, si l'exportation avait été permise, nous aurions eu une guinée de plus par quarter. Et cet argent, l'Angleterre l'aurait gagné sur l'étranger.

Mais il semble que nous autres fermiers, nous devons perdre sur le prix du pain, pour que le pauvre l'ait d'autant meilleur.

La prohibition d'exporter équivaut donc à une taxe pour l'entretien des pauvres. « Très-bonne chose », direz-vous. - Mais, je vous le demande, pourquoi une taxe partielle ? Pourquoi ne pèse-t-elle que sur nous autres fermiers seulement ? Si c'est une bonne chose, de grâce, messieurs du public, prenez-en votre part, en nous indemnisant un peu sur votre trésor public. A faire une bonne chose, il y a tout à la fois honneur et plaisir; nous ne vous marchandons pas votre part.

Pour moi, je ne suis pas convaincu de la bonté de cette chose. Faire du bien aux pauvres, j'en suis; mais sur les moyens à employer, je ne partage pas votre avis. Le meilleur moyen de faire du bien aux pauvres, ce n'est pas de les mettre à l'aise dans leur pauvreté, c'est de les tirer ou de les pousser hors de leur misère. Dans ma jeunesse, j'ai beaucoup voyagé, et j'ai remarqué en différents pays que plus on organise des secours publics pour prendre soin des pauvres, moins ils prennent soin d'eux-mêmes, et naturellement ils deviennent encore plus misérables. Et, au contraire, moins on fait pour eux, plus ils font pour eux-mêmes, et mieux ils se tirent d'affaire. Il n'y a pas de pays au monde où il y ait autant d'établissements charitables que chez nous : Tant d'hôpitaux fondés ou maintenus par la charité privée pour les pauvres malades ou estropiés, tant d'hospices pour les vieillards des deux sexes, sans parler d'une loi solennelle et générale que les riches ont faite pour soumettre leurs domaines à une lourde taxe au profit des pauvres. Sous le poids de toutes ces obligations, le pauvre est-il chez nous modeste, humble, reconnaissant ? Fait-il tous ses efforts pour se suffire à lui-même et décharger de ce fardeau nos épaules ? Au contraire; j'affirme qu'il n'y a pas de pays au monde où le pauvre soit plus fainéant, plus dissolu, plus ivrogne, plus insolent. Le jour où vous avez voté la loi des pauvres, vous leur avez ôté de devant les yeux le plus grand de tous les encouragements au travail, à la frugalité, à la sobriété; car, pour le soutien de l'âge ou de la maladie, vous leur avez appris à compter sur autre chose que sur l'économie durant la jeunesse et la santé.

En deux mots, vous avez donné un prix d'encouragement à la paresse, ne vous étonnez donc pas si cette prime a eu pour effet d'augmenter la misère. Révoquez votre loi, vous verrez bientôt un changement dans les mœurs du pauvre. Saint lundi et saint mardi ne seront plus des jours fériés. Tu travailleras durant six jours : Cet antique commandement, depuis longtemps dédaigné comme une vieillerie, sera de nouveau regardé comme un précepte respectable. Le travail augmentera, et à sa suite viendra l'abondance chez les pauvres gens; leur condition s'améliorera. En leur apprenant à songer à l'avenir et à prendre soin d'eux-mêmes, on aura fait plus pour leur bonheur que si demain on leur partageait toutes nos fortunes.

Excusez-moi, messieurs du publie, Si, sur ce sujet intéressant, je vous donne la peine de lire un peu de mes sottises. Je suis sûr d'avoir lu, il n'y a pas bien longtemps, une grande quantité des vôtres; j'ai donc quelque droit à votre indulgence (c'est à messieurs les écrivains que je m'adresse).

Je suis, etc.

ARATOR.

Benjamin FRANKLIN (1706-1790)

Note :

[1] Cet excellent morceau a été publie à Londres, dans le London-Chronicle, en 1760, neuf ans avant qu'Adam Smith publiât la Richesse des Nations. Franklin doit être considéré comme un des fondateurs de l'économie politique; nul n'a défendu et répandu de plus saines idées (ndt. de l'édition française de 1872). [<-]

Numérisé et édité en HTML par JM Leloup pour nouveau-monde.org, à partir de la traduction de E. Laboulaye. Extrait des Essais de Morale et d'Economie Politique (3e. Ed., Hachette, Paris, 1872).

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