Lettre au gouverneur Shirley.

Sur le moyen d'unir plus intimement les colonies à la Grande-Bretagne en leur accordant des représentants au parlement.

Boston, 22 décembre 1754.

Monsieur,

Depuis la conversation dont Votre Excellence a bien voulu m'honorer, au sujet d'une union plus intime des colonies avec la Grande-Bretagne en leur accordant des représentants au parlement, j'ai étudié de plus près la question; je pense qu'une telle union serait très-acceptable pour les colonies, pourvu qu'il leur soit accordé un nombre raisonnable de représentants, que tous les anciens actes du parlement restreignant le commerce ou gênant les manufactures des colonies soient en même temps annulés, et que les sujets britanniques de ce côté de l'eau soient mis à cet égard sur le même pied que ceux de la Grande-Bretagne, jusqu'à ce que le nouveau parlement, qui représentera tout l'empire, juge qu'il soit de l'intérêt général de remettre en vigueur quelques-uns de ces actes. Ce n'est pas que j'imagine que les quelques représentants accordés aux colonies auraient un grand poids par leur nombre; mais je pense que cela suffirait pour rendre ces lois meilleures et plus impartiales, et peut-être pour surmonter l'intérêt d'une petite corporation ou de quelques coteries de fabricants et de commerçants d'Angleterre, qui jusqu'ici, semblent avoir été plus considérées que toutes les colonies, ou plus qu'il ne convenait à l'intérêt général.

Je pense aussi qu'il serait infiniment plus agréable au peuple des colonies d'être gouverné par un parlement, où il serait convenablement représenté, que par des instructions royales, comme on l'a essayé dernièrement; ce serait plus en harmonie avec la constitution anglaise et la liberté anglaise. Et ces lois qui aujourd'hui semblent écraser les colonies, seraient acceptées plus volontiers et plus facilement exécutées lorsque le parlement aurait jugé qu'elles sont dans l'intérêt de tous.

J'espérerais ainsi que par une telle union le peuple de la Grande-Bretagne et le peuple des colonies, apprendraient à se considérer, non comme de différentes sociétés, ayant de différents intérêts, mais comme une seule société, ayant un seul et même intérêt; ce qui, j'imagine, contribuerait à fortifier le royaume entier, et diminuerait beaucoup la crainte d'une séparation dans l'avenir.

Il est admis, je crois, qu'il est de l'intérêt général de tout État, que son peuple soit nombreux et riche; il lui faut beaucoup d'hommes prêts à combattre pour sa défense, prêts à payer des impôts suffisants pour supporter cette charge; tout cela contribue à assurer la sécurité de l'État, et le protège contre l'étranger. Mais il ne me semble pas de la même importance que le combat soit soutenu par Jean ou par Thomas; l'impôt payé par Guillaume ou par Charles. La fabrication du fer emploie et enrichit les sujets britanniques; mais qu'importe à l'État que les maîtres de forges demeurent à Birmingham ou à Sheffield, puisque dans les deux cas il sont sur son territoire, et que leurs richesses, leurs personnes sont à sa disposition ? Si par impossible, les sables de Goodwin étaient desséchés, et qu'un large espace de terre représentant un grand pays fût ainsi gagné à l'Angleterre et rempli d'habitants anglais, est-ce qu'il serait juste de priver ces habitants du droit dont jouissent les autres Anglais, du droit de vendre leurs produits dans les mêmes ports, ou de faire leurs souliers, parce qu'un marchand ou un cordonnier vivant dans le vieux pays s'imaginerait qu'il est plus avantageux pour lui de faire le commerce et les chaussures pour ces nouveaux venus ? Est-ce que cela serait juste quand même cette terre nouvelle aurait été conquise aux frais de l'État ? Ne serait-ce pas encore moins juste si les colons eux-mêmes avaient supporté la peine et le travail pour ajouter ces terres à la Grande-Bretagne ? Est-ce que la dureté ne paraîtrait pas encore plus grande si on refusait au peuple de ce nouveau pays, des représentants dans le parlement qui lui vote ses impôts.

Maintenant, je regarde les colonies comme autant de pays acquis à la Grande-Bretagne, et avec plus d'avantage que s'ils avaient été acquis dans les mers qui environnent ses côtes et réunis à son sol. Placées sous des climats différents, les colonies fournissent une plus grande variété de produits, et plus de matériaux pour les manufactures; séparées par l'Océan, elles accroissent d'autant plus le nombre des navires et des matelots anglais. S'il est vrai qu'elles fassent partie du royaume britannique, s'il est vrai que la force et la richesse des parties soit la force et la richesse de tout, qu'importe à l'État qu'un marchand, un forgeron, un chapelier s'enrichisse dans la vieille ou dans la nouvelle Angleterre ? Et si la population étant augmentée on a besoin de deux forgerons au lieu d'un que l'on employait auparavant, pourquoi ne permettrait-on pas au nouveau forgeron de vivre et de prospérer dans ce nouveau pays, aussi bien que l'ancien forgeron dans l'ancien pays ? Enfin pourquoi la protection de l'État serait-elle accordée partiellement si ce n'est en faveur de ceux qui ont le plus de titres ? S'il y avait une différence, ce devrait être en faveur de ceux qui ont le plus contribué à agrandir l'empire et le commerce britannique, qui ont accru la force, la richesse, la population anglaise, au risque de leur vie et de leur fortune, dans des contrées nouvelles et sauvages.

J'ai l'honneur d'être, avec le plus grand respect et la plus grande estime, de Votre Excellence, le très-obéissant et très-humble serviteur.

B. FRANKLIN.

Benjamin FRANKLIN (1706-1790)

Numérisé et édité en HTML par JM Leloup pour nouveau-monde.org, à partir de la traduction de E. Laboulaye. Extrait des Essais de Morale et d'Economie Politique (3e. Ed., Hachette, Paris, 1872).

Retour à la page d'accueil