Le gaspillage de la vie.

Gazette de Pennsylvanie, 18 novembre 1736.

Anergus[1] était un gentilhomme en bonne situation de fortune; il avait été élevé à ne rien faire et ne savait comment perdre agréablement ses journées; il n'avait aucun penchant pour les exercices du corps, ni aucun goût pour la culture de l'esprit; il passait généralement dans son lit dix heures sur vingt-quatre; il sommeillait en outre deux ou trois heures sur son canapé; il en passait autant chaque soir à boire s'il se trouvait avec des gens de son humeur. Il flânait avec indolence durant les cinq ou six heures qui lui restaient; sa grande affaire alors était de combiner ses repas et de nourrir son imagination de l'attente d'un dîner ou d'un souper; non pas qu'il fût absolument gourmand, ou si complètement occupé de manger; c'était surtout parce qu'il ne savait pas à quoi employer ses pensées, qu'il les laissait errer sur la subsistance de son corps.

Il avait trouvé moyen de consumer ainsi dix années depuis que l'héritage paternel était tombé entre ses mains, et cependant, suivant l'abus de mots qui règne aujourd'hui, on l'appelait un homme vertueux, parce qu'on l'avait rarement vu tout à fait ivre, ou que sa nature n'était pas très-portée à la débauche.

Un soir qu'il était seul à rêver, ses pensées prirent un tour inusité, car il jeta un regard en arrière et commença à réfléchir sur son genre de vie. Il s'avisa de songer au nombre d'êtres vivants qui avaient été sacrifiés pour nourrir son corps, et à la quantité de blé et de vin qui avait été mêlée à ces offrandes. Il n'avait pas tout à fait oublié l'arithmétique qu'il avait apprise quand il était enfant, et il se mit à calculer ce qu'il avait dévoré depuis qu'il avait âge d'homme.

« Une douzaine de créatures emplumées, petites et grandes, dit-il, ont chaque semaine, l'une dans l'autre, donné leur vie pour prolonger la mienne, ce qui monte pendant dix ans au moins à six mille.

Cinquante moutons ont été sacrifiés dans une année avec une demi-hécatombe de gros bétail, afin que je puisse avoir chaque semaine sur ma table les morceaux les plus délicats. Ainsi un millier de bêtes à corne ou à laine ont été tuées en dix ans de temps pour me nourrir; outre ce que la forêt m'a fourni. Des centaines de poissons de toute espèce, et quelques milliers de fretin ont été privés de la vie pour mes repas.

Une mesure de blé me fournirait à peine pour un mois de belle farine; ce qui fait environ cent vingt boisseaux; beaucoup de barils d'ale, de vin et d'autres liqueurs ont passé dans mon corps, ce misérable gouffre à viande et à boisson.

Et qu'ai-je fait tout ce temps pour Dieu et pour l'homme ? Quelle profusion de bonnes choses pour une vie inutile, pour un être indigne ! La moindre créature de toutes celles que j'ai dévorées a mieux répondu que moi à la fin pour laquelle elle a été créée ! Elle a été faite pour nourrir l'homme, elle l'a fait. Chaque crabe, chaque huître que j'ai mangés, chaque grain de blé que j'ai avalé ont rempli leur place dans l'échelle des êtres avec plus de convenance et d'honneur que je ne l'ai fait. Quelle honteuse perte de vie et de temps ! »

Bref, Anergus continua ces réflexions morales avec une force de raison si juste et si sévère qu'elle lui fit changer entièrement son genre de vie, cesser de suite ses folies et s'appliquer à acquérir quelque connaissance utile, quoiqu'il eût déjà plus de trente ans. Il vécut longtemps encore avec la réputation d'un homme d'honneur et d'un excellent chrétien. Il se rendit utile à son prochain, et fit brillante figure comme patriote au sénat; il mourut la conscience en paix et ses concitoyens versèrent des larmes sur sa tombe.

Le monde, qui connaissait toute l'histoire de sa vie, s'étonna de ce grand changement. On regarda sa réforme comme miraculeuse; lui-même confessait et adorait la puissance ou la divine miséricorde qui d'une brute avait fait un homme.

Ceci est un exemple isolé, et nous pouvons presque nous aventurer à l'appeler un miracle. Dans ce siècle dégénéré, combien n'y a-t-il pas de jeunes gens des deux sexes dans la classe aisée qui gaspillent ainsi leur vie sans jamais songer à la rendre utile ?

Quand je rencontre des gens de cette triste espèce, il me revient à l'esprit quelques lambeaux d'Horace :

« Nos numerus sumus et fruges consumere nati
... Alcinoique
... juventus
Cui pulchrum fuit in medios dormire dies, etc
. »

Paraphrase :

« Il y a un certain nombre d'entre nous qui traînent dans ce monde pour y manger et y dormir, ignorant pourquoi ils sont nés, si ce n'est pour consommer du blé, dévorer bétail, volaille et poisson sans laisser derrière eux un plat vide.

Les corneilles et les corbeaux en font autant, oiseaux de malheur et de nom odieux. Corbeaux et corneilles pourraient remplir leur place, avaler du blé et manger des carcasses.

Quand ces gens-là mourront, si on n'apprend pas à leur tombe à flatter et à mentir, il n'y aura rien de mieux à dire sinon qu'ils ont mangé tout leur pain, bu tout leur vin, et sont allés se coucher. »

Il y a encore d'autres fragments de ce poète païen qui reviennent à la mémoire en de telles occasions; l'un dans la première de ses satires, l'autre dans la dernière de ses épîtres, fragments qui semblent ne peindre la vie que comme la saison du plaisir.

« ... Exacto contentus tempore vitae,
Cedat uti conviva satur. "
" Lusisti satis, edisti satis atque bibisti.
Tempus abire tibi est
. »

Que nous pouvons traduire ainsi :

La vie n'est qu'une fête, et quand nous mourrons, s'il était là, Horace nous, dirait :

« Ami, tu as assez mangé, assez bu, il est temps de partir. Va-t'en donc comme un convive bien repu, le regard réjoui, le cœur content; dis bonsoir à tes amis en leur répétant : J'ai fini la besogne de la journée. »

Benjamin FRANKLIN (1706-1790)

Notes :

[1] Anergos, littéralement qui ne fait rien. (ndt. de l'édition française de 1872) [<-]

Numérisé et édité en HTML par JM Leloup pour nouveau-monde.org, à partir de la traduction de E. Laboulaye. Extrait des Essais de Morale et d'Economie Politique (3e. Ed., Hachette, Paris, 1872).

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