24 juillet 1732.[1]
Je dois vous avertir que vous imprimez des choses qui font plus de mal que de bien, notamment la lettre du négociant [2] qui était dans une de vos dernières feuilles; elle a désobligé beaucoup de personnes de mon sexe, et a troublé la paix de plusieurs familles en causant des querelles entre maris et femmes. Je vous en donnerai un exemple que j'ai vu de mes yeux, entendu de mes oreilles.
Mercredi matin, j'étais chez Mme W.; son mari revenait du marché, il lui montra entre autres objets quelques pelotes de fil qu'il avait achetées. « Ma chère, lui dit-il, j'aime infiniment les bas que notre voisine Mme. Sage-après-coup tricotait hier pour son mari avec le fil qu'elle avait elle-même filé; je serais très-aise d'avoir des bas semblables. Je sais que votre servante Marie est une très bonne tricoteuse; en voyant ce fil au marché, je l'ai acheté afin que cette fille me fasse une ou deux paires de bas. » Mme W. était justement à se coiffer devant la glace, elle se retourna, les épingles dans la bouche. « Seigneur ! Mon enfant, s'écria-t-elle, êtes-vous fou ? Marie a-t-elle le temps de tricoter ? Qu'est-ce qui fera l'ouvrage, bon Dieu ! Si vous la mettez à tricoter ? - Peut-être, ma chère, dit-il, avez-vous l'envie de les tricoter vous-même. Je me rappelle que, lorsque je vous faisais la cour, je vous ai entendu dire que vous aviez appris à tricoter de votre mère.- Tricoter des bas pour vous ! Dit-elle; non, vraiment. Il y a assez de pauvres femmes dans la ville qui peuvent tricoter; si cela vous fait plaisir vous pouvez les employer.
- Bien, ma chère, dit-il; mais vous savez qu'un sou économisé est un sou de gagné, et qu'il n'y a ni péché ni honte à tricoter une paire de bas; pourquoi avez vous une telle aversion pour cet ouvrage ? Et que Signifie ce mot de pauvres femmes ? Vous savez bien que nous ne sommes pas des gens de qualité; nous n'avons d'autre fortune que mon travail et mou industrie. Il ne devrait pas vous déplaire d'avoir comme moi l'occasion de gagner quelque chose.
- Je m'étonne, dit-elle, que vous puissiez me proposer une chose pareille. Ne m'avez-vous pas toujours dit que vous me feriez vivre comme une dame ? Si j'avais épousé le capitaine, je suis sûre qu'il ne m'aurait jamais parlé de tricoter des bas. - Que voulez-vous dire avec votre capitaine, dit-il, un peu piqué; si vous aviez pu l'épouser, je pense que vous l'auriez fait, ou peut-être ne l'aimiez-vous pas beaucoup. Si je vous ai fait la promesse de vous faire vivre en dame, il me semble qu'il est grand temps de vous conduire comme une dame. Combien de temps pensez-vous que je puisse suffire à votre genre de vie actuel ? - Assez, dit-elle d'un ton sec, en jetant la houppe dans la boîte à poudre. Ne me traitez pas ainsi, car je vous assure que je ne le supporterai pas : voilà le fruit de vos journaux empoisonnés, il n'en entrera plus ici, je vous le promets. Miséricorde ! Dit-il; quelle chose étrange ! Est-il nécessaire qu'une fille de marchand et femme d'un marchand soit une dame ? Bref, je suis forcé de travailler pour vivre, et si vous êtes de trop bon sang pour faire de même, la porte est là; allez et vivez de vos rentes. Et, comme je n'ai jamais rien eu de vous et n'en puis rien attendre, je désire n'avoir plus d'ennuis avec vous. »
Quelle réponse elle a faite, je ne puis vous le dire, car, sachant que le mari et la femme se querellent plus violemment quand ils sont devant des étrangers que lorsqu'ils sont seuls, je m'esquivai promptement Mais j'appris de Marie, qui vint chez moi dans la soirée pour une commission, qu'ils avaient dîné très-paisiblement et très-affectueusement ensemble; les pelotes de fil qui avaient causé la querelle avaient été jetées au feu dans la cuisine, ce que je fus très-heureuse d'apprendre.
J'ai vu quelquefois dans votre journal des réflexions sur la paresse et l'extravagance de nous autres femmes; mais je ne me rappelle pas d'avoir vu une pareille critique des hommes. Si nous étions disposées à jouer le rôle de censeur, nous pourrions vous fournir bon nombre d'exemples. Je nommerais M. Billard, qui perd plus qu'il ne gagne à une table verte et serait en prison depuis longtemps, s'il n'avait une femme travailleuse. M. Farfelu, qui, chaque jour de marché au moins et souvent tout le long du jour, quitte ses affaires pour le bruit que fait un sou dans une certaine allée; ou M. Elégant qui a Sept différents habillements complets des plus élégants, et en change chaque jour, tandis que sa femme et ses enfants restent à la maison à moitié nus. M. Roitelet, qui rêve toujours sur l'échiquier et qui ne s'occupe pas comment vont les choses dans sa propre famille pourvu qu'il gagne. M. Puitsansfond, l'habitué de la taverne. M. Livresque, le liseur éternel. M. Tournepouces, et beaucoup d'autres qui sont très-actifs pour toutes choses, excepté pour leurs propres affaires. Je dis que si j'étais disposée à faire le censeur, je pourrais nommer ces gens-là et bien d'autres encore; mais je rougirais qu'on crût que je médis de mes voisins : C'est pourquoi je me tais.
Quant à vous, je vous conseille à l'avenir d'amuser vos lecteurs avec toute autre chose que les réflexions des uns sur les autres; rappelez-vous qu'il y a autant de trous sur votre habit que sur celui d'autrui, et que ceux qui sont atteints par la satire que vous publiez feront moins d'attention à celui qui écrit qu'à celui qui imprime et vous traiteront en conséquence. Ne vous fâchez pas de la liberté que prend votre amie et lectrice.
CELIA SINGLE.
Benjamin FRANKLIN (1706-1790)[1] Single : C'est-à-dire Célibataire. [<-]
[2] Il s'agit évidemment de la lettre d'Antoine Sage-après-coup. [<-]